1868 |
Source : Correspondance Marx-Engels, Éd. du Progrès, Moscou, 1971. |
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K. Marx, F. Engels
Correspondance
Marx à Engels, à Manchester (extraits)
10.XII.1869
Londres, le 20 décembre 1869
... Ad vocem : Irish Question [ à propos de la question irlandaise]. Je ne me suis pas rendu au Central Council [Conseil Central] [a] mardi dernier [b]. J’avais l’intention to open the debates [d’ouvrir les débats], mais ma family [famille] ne m'a pas laissé sortir par ce fog [brouillard] dans present state of health [l'état de santé où je me trouve].
En ce qui concerne le compte rendu dans le National Reformer [1], on ne s'est pas borné à m'y attribuer des insanités, on a même donné une teinte fausse à ce qui est vrai. Mais je n'ai pas voulu réclamer. D'abord, j'aurais offensé le reporter (Harris). Ensuite, tant que je n'interviens pas, tous ces comptes rendus ne portent pas un caractère officiel. En y corrigeant quoi que ce soit, j'admettrais que le reste est juste. Or, tout ce qui est publié est contraire à la vérité. J'ai besides [en outre] des raisons pour ne pas laisser ces reports [comptes rendus] se changer en témoignages juridiques contre moi, ce qui arriverait si je me mettais à rectifier des détails.
Voici comment je présenterai la question mardi prochain : indépendamment de toute phrase « internationale » et « humanitaire » sur justice for Ireland [la justice à l'égard de l'Irlande] – car cela va de soi au International Council [Conseil de l'Internationale] – l'intérêt immédiat et absolu de la English working class [classe ouvrière anglaise] est de to get rid of their present connection with Ireland [rompre ses relations actuelles avec l'Irlande]. C'est ma conviction profonde, dont je ne puis révéler toutes les raisons aux English working class ascendancy [ouvriers anglais eux-mêmes]. J'ai longtemps cru qu'un essor du mouvement ouvrier anglais permettrait de renverser le régime irlandais. J'ai toujours défendu ce point de vue dans la New York Tribune. Une étude approfondie de la question m'a convaincu du contraire. La working class [classe ouvrière] anglaise ne fera rien before it has got rid of Ireland [avant de s'être débarrassée de l'Irlande]. C'est en Irlande que doit être appliqué le levier. Voilà pourquoi la question irlandaise a tant d'importance pour l'ensemble du mouvement social.
J'ai beaucoup lu Davies [c] en extraits. Le livre, je ne l'ai seulement feuilleté qu'au Musée [d]. Tu me rendrais donc un grand service en recopiant pour moi les passages qui ont trait à la common property [propriété communautaire]. Ne manque pas de te procurer les « Curran's Speeches » [« Discours de Curran »] edited by [édités par] Davies (London : James Duffy, 22, Paternoster Row). Je voulais te les donner lors de ton séjour à Londres. Maintenant le livre circule parmi les members [membres] anglais of the Central Council [du Conseil Central], et Dieu sait quand il me reviendra. Pour la période de 1779 à 1800 (Union) il est d'une importance décisive, non seulement à cause des Curran's Speeches [discours de Curran] (particulièrement ses discours judiciaires) ; à mon avis Curran est le seul grand avocat (avocat du peuple) du XVIII° siècle ; une nature des plus généreuses, alors que Grattan est un fripon parlementaire), mais aussi parce que tu y trouveras toutes les sources concernant les United Irishmen [2]. Cette période est du plus haut intérêt, tant scientifically and dramatically [scientifique que dramatique]. Premièrement, c'est en 1788-1789 que se répètent (en plus grand, peut-être) les vilenies des Anglais en 1588-1589. Deuxièmement, dans le mouvement irlandais lui-même on décèle sans peine un mouvement de classe. Troisièmement, l'infâme politique de Pitt. Quatrièmement – ce qui ennuiera fort messieurs les Anglais –, la preuve que l'Irlande a échoué parce qu'in fact [au fond], from a revolutionary standpoint [du point de vue révolutionnaire], les Irlandais étaient trop avancés pour la tourbe anglaise dévouée au English King and Church mob [roi anglais et à l'Église], et d'autre part, le fait que la réaction anglaise en Angleterre (comme au temps de Cromwell) prenait racine dans l'assujettissement de l'Irlande. Un chapitre au moins doit être consacré à cette période ; John Bull au pilori ! ...
...Pour ce qui est du mouvement irlandais actuel, il y a trois éléments importants :
opposition aux avocats, aux trading politicians [politiciens professionnels] et à la blarney [faconde] ;
opposition au diktat des curés, qui comme au temps de O'Connell et dans la période de 1789 à 1800 sont des traitors [traîtres] ;
intervention de la agricultural labouring class [classe des travailleurs agricoles] contre la farming class on the last meetings [classe des fermiers aux derniers meetings] (faits analogues en 1795-1800).
L'Irishman [3] ne doit sa prospérité qu'à l'interdiction de la Fenian press [des journaux des fenians] [4]. Il s'est montré longtemps in opposition to Fenianism [en opposition au fenianisme]. Luby, etc. de l'Irish People [5], etc., étaient des gens instruits pour qui la religion était une bagatelle. Quand le gouvernement les eut jetés en prison, les Pigott et Cie sont entrés en scène. L'Irishman sera quelque chose tant que ces gens-là ne seront pas sortis de prison. Pigott le sait, bien qu'il soit en train d'amasser un political capital [capital politique] avec ses tirades en faveur des « felon convicts » [« condamnés félons »].
Notes
En anglais dans le texte.
En français dans le texte.
En latin dans le texte.
| a | Le Conseil Général (N.R.) |
| b | Le 7 décembre 1869. |
| c | J. Davies : Essais historiques. (N.R.) |
| d | La bibliothèque du British Museum. (N.R.) |
Notes de contexte
| 1 | The National Reformer [Le réformateur national] : hebdomadaire radical bourgeois, parût à Londres de 1860 à 1893. |
| 2 | Les United Irishmen [Irlandais unis] : organisation révolutionnaire secrète, née sous l’influence de la révolution française et qui avait pour objectif de créer une république irlandaise indépendante. Les Irlandais unis furent les organisateurs de la révolte irlandaise de 1798. |
| 3 | The Irishman : journal nationaliste bourgeois, fit le silence sur les débats et les motions adoptées par le Conseil Général relativement à l’Irlande. Marx écrivit à ce propos à Engels le 4 décembre 1869, que l’Internationale devait combattre les préjugés et l’étroitesse des leaders à Dublin. Le rédacteur en chef de l’Irishman, disait Marx, estime qu’on devait adopter « une attitude tout à fait différente envers les problèmes irlandais et qu’il fallait taire le fait que les ouvriers anglais sympathisaient avec les irlandais. Animal stupide ! Une attitude pareille envers l’Internationale, qui possède des filiales dans toute l’Europe, et en Amérique ». |
| 4 | Fenians : révolutionnaires petit-bourgeois irlandais. Leurs premières organisations naquirent en 1857 en Irlande et aux U.S.A. où elles groupaient les immigrés d’origine irlandaise. Le programme des fenians traduisait la protestation du peuple d’Irlande contre l’oppression coloniale anglaise. Ils exigeaient l’indépendance nationale, l’instauration d’une république démocratique, la transformation des fermiers en propriétaires de la terre qu’ils travaillaient, etc. Ils voulaient réaliser leur programme politique par la révolte armée. En 1867, les fenians se préparèrent à une insurrection, mais en septembre de la même année, le gouvernement pût arrêter les chefs du mouvement et les déférer en justice. |
| 5 | The Irish people [le Peuple irlandais] : hebdomadaire irlandais, le principal organe des fenians, paraissant à Dublin de 1863 à 1865. Interdit par le gouvernement anglais ; les membres de sa rédaction furent arrêtés. |